(Récit autobiographique)
Au début des années 90, dans un petit bar de St-Thérèse, je donnais un show avec les Bizarroïdes. À peine avions nous débuté notre numéro d’ouverture qu’un gars full cuir monte sur scène (!) et me glisse à l’oreille : le monde aimerait mieux avoir du Led Zep ou du The Doors, tu comprends? Et il est resté là, quelques secondes, assez pour me faire peur, les 2 bottes vissées dans ma bulle qui n’existait visiblement que dans ma tête. J’ignore comment, mais ce soir là on a continué. Mais les Bizarroïdes n’ont plus jamais fait de bars sauf en de rarissimes occasions.
Par la suite, passionné de stand-up, j’ai continué dans les bars et j’ai dû apprendre à composer avec tous les types de gars chauds : le Hell’s du coin, le comique raté, le pas vite du village, le gros égo, le pas vite musclé, la fille qui hurle, celle qui fait de l’écoute active ainsi que le gars-qui-se-pense-plus-drôle-que-toi-mais-à-qui-il-manque-trop-de-dents. Si ça ne favorise pas la subtilité, ça forme l’instinct de survie.
Jusqu’à tout récemment j’ai toujours réussit à composer avec les éléments extérieurs. Des congrès où le public est trop saoul, des événements spéciaux mal organisés, pas éclairés ou trop éclairés, peu importe le problème, j’ai toujours réussit à tirer le meilleur de la situation. Mais avant les fêtes j’ai craqué.
J’étais engagé pour un show privé de 60 minutes pour les employés d’une compagnie pharma. À 21h00 (c’était une surprise) je monte sur scène et c’est la folie. Les employés sont pas mal réchauffés et ils m’accueillent comme si j’étais un boys band. Mais dans ces cas là un départ canon n’est pas garant d’une fin en lion et le petit hamster travaillait fort pour domestiquer la bête. À peine 10 minutes d’écoulées, un type assez costaud se lève devant moi, au ralenti, il nous fait le numéro du gars qui enfile son manteau par la mauvaise manche. J’accuse la situation en blaguant, mais le gars se retourne vers moi, ses yeux me lancent des torpilles, et il enjambe la scène avec l’intention très claire de me fermer la gueule avec ses poings.
Et bien les amis, je me suis dit tout sauf ça.
Comme il montait, je descendais côté cour, et dans les haut-parleurs on pouvait m’entendre répéter tandis que je retournais vers ma loge : non, non, non, non, pas ça, c’est fini…
C’est comme un élastique qui a cassé.
Mes veines pompaient une décharge d’adrénaline incroyable.
Je ne tolère pas la violence. J’ai vu des musiciens engueuler des spectateurs puis repartir le show, mais pas en humour, on ne peut pas repartir un show après un incident violent.
Puis dans ma loge, celle qui m’avait engagé, est venue me voir en catastrophe, m’assurant que le type était expulsé que tout pouvait reprendre, que le public scandait mon nom.
C’est très dur de dire non dans ses conditions là.
C’est très dur de se tenir debout et de dire non.
C’est très dur quand on est un gars de 6 pieds 4 de dire à une fille : désolé, on vient de m’agresser, alors je rentre chez moi, point.
C’est très très dur, de refuser à un public qui te réclame un show que tu ne sens plus.
Ce soir là, en rentrant dans mon lit, ma blonde m’a demandé comment c’était passé mon show. J’ai mentit pour qu’elle dorme bien. Puis, beaucoup plus tard, après le rush d’adrénaline, je me suis endormi, et je me suis réveillé heureux. Heureux d’avoir briser cette règle du showbizz stupide : Sometimes, the show MUST stop.
P.S.
À noter qu’un des spectateurs m’a écrit le lendemain pour me dire qu’il me trouvait cheap d’avoir quitté. Mais c’est la différence entre être un humoriste et être un guignol, le guignol serait resté.